Les poêles antiadhésives et la santé : Téflon, PFAS, poursuites et bons usages
Les poêles antiadhésives traînent une mauvaise réputation, nourrie par des années de poursuites contre leurs fabricants. Mais que reproche-t-on vraiment au Téflon? Qui a gagné, qui a perdu devant les tribunaux, et que dit la science aujourd'hui? Voici une mise au point rigoureuse, avec les conseils pratiques qui en découlent.

Le mot « Téflon » évoque à la fois la cuisine facile et la méfiance. Derrière cette réputation se cache une histoire complexe, qui mêle chimie, santé publique et l'une des plus célèbres saga judiciaires environnementales. Pour bien choisir et bien utiliser ses poêles, il faut démêler trois choses souvent confondues : le PTFE du revêtement, le PFOA utilisé autrefois pour le fabriquer, et la grande famille des PFAS, surnommés polluants éternels.
PTFE, PFOA, PFAS : de quoi parle-t-on?
Le revêtement antiadhésif de la plupart des poêles est fait de polytétrafluoroéthylène, ou PTFE, connu sous la marque Téflon. C'est un fluoropolymère, une grosse molécule très stable qui appartient à la vaste famille des PFAS, les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées. Pendant des décennies, la fabrication du PTFE a nécessité un autre PFAS, l'acide perfluorooctanoïque, ou PFOA, aussi appelé APFO ou C8.
Cette distinction est essentielle : la plupart des inquiétudes sanitaires et des poursuites concernent le PFOA, une petite molécule persistante qui s'accumule dans l'environnement et dans l'organisme, et non le PTFE lui-même. Les PFAS sont surnommés polluants éternels parce qu'ils se dégradent très lentement dans la nature.
Le PFOA : interdit, et classé cancérogène
Selon le Scientifique en chef du Québec, le Canada a adopté en 2010 une politique visant à interdire la fabrication, l'utilisation, la vente et l'importation du PFOA dans tous les produits, avec un délai de cinq ans. DuPont, propriétaire de la marque Téflon, a cessé de l'utiliser dans la fabrication de ses ustensiles de cuisine en 2013, et depuis le 31 décembre 2015, il est interdit de vendre en Amérique du Nord des ustensiles de cuisine qui contiennent du PFOA. Selon Protégez-Vous, le PFOA est interdit au Canada depuis 2016 et le PFOS, un autre PFAS, depuis 2008.
En novembre 2023, le Centre international de recherche sur le cancer, l'agence spécialisée de l'Organisation mondiale de la santé, a reclassé le PFOA comme « cancérogène pour l'humain », le groupe 1, alors qu'il était auparavant « peut-être cancérogène ». Le CIRC a jugé les indications « limitées » chez l'humain, notamment pour le cancer du rein et du testicule, mais « suffisantes » chez l'animal et « fortes » sur le plan des mécanismes biologiques. Le PFOS a été classé « peut-être cancérogène pour l'humain », le groupe 2B.
L'affaire DuPont : des poursuites pour pollution de l'eau
La saga judiciaire la plus connue n'a pas commencé dans une cuisine, mais autour d'une usine. En 2001, des résidents vivant près de l'usine Washington Works de DuPont, en Virginie-Occidentale, ont intenté un recours collectif, Leach c. DuPont, après la contamination de leur eau potable par le PFOA. Selon les documents déposés par DuPont auprès de l'autorité américaine des marchés financiers, un règlement intervenu en 2004 lie environ 80 000 résidents : DuPont a notamment versé 70 millions de dollars à un projet de santé communautaire et s'est engagé à financer jusqu'à 235 millions de dollars en suivi médical.
Ce règlement a aussi financé un comité scientifique indépendant, le C8 Science Panel, qui a conclu en 2012 à des liens probables entre l'exposition au PFOA et six maladies : l'hypertension de grossesse, incluant la prééclampsie, le cancer du rein, le cancer du testicule, les maladies de la thyroïde, la colite ulcéreuse et l'hypercholestérolémie. Environ 3 550 poursuites pour préjudices corporels ont ensuite été intentées; elles ont été réglées en 2017 pour 670,7 millions de dollars, payés à parts égales par DuPont et Chemours.
L'amende record de l'agence américaine de l'environnement
En parallèle, l'Environmental Protection Agency des États-Unis a poursuivi DuPont pour ne pas avoir déclaré des informations sur les risques du PFOA. Selon l'EPA, le règlement conclu le 14 décembre 2005 obligeait DuPont à payer 10,25 millions de dollars en pénalités civiles, la plus importante pénalité administrative jamais obtenue par l'agence à l'époque, et à réaliser des projets environnementaux d'une valeur de 6,25 millions de dollars.
Les manquements reprochés portaient sur des informations obtenues entre 1981 et 2004, notamment sur le passage du PFOA de la mère à l'enfant pendant la grossesse, sur la contamination de l'eau potable et sur les taux sanguins de PFOA chez les résidents des environs de l'usine. DuPont n'a admis aucune responsabilité dans ce règlement.
Les poursuites des consommateurs : un échec, y compris au Québec
Les consommateurs qui ont poursuivi DuPont au sujet des poêles elles-mêmes n'ont pas eu gain de cause. Aux États-Unis, des recours collectifs regroupés devant un tribunal fédéral de l'Iowa accusaient DuPont d'avoir fait des déclarations trompeuses sur la sécurité de ses revêtements antiadhésifs. En 2008, le tribunal a refusé de certifier les 23 groupes proposés, notamment parce qu'il était impossible de déterminer objectivement qui avait réellement acheté une poêle revêtue de Téflon. Selon les documents de DuPont, la cour d'appel a rejeté l'appel en mars 2009, et les avocats des demandeurs ont abandonné les 22 recours en cours.
Au Québec, une demande d'autorisation d'exercer un recours collectif a été déposée en décembre 2005 devant la Cour supérieure au nom de tous les consommateurs québécois ayant acheté ou utilisé des articles de cuisine, des électroménagers ou des emballages comportant un revêtement Téflon ou Zonyl. Elle réclamait le coût de remplacement des produits et 100 dollars par membre en dommages exemplaires. Selon les rapports de DuPont, les parties ont demandé conjointement son rejet, et la Cour a rejeté la demande en 2009.
Les poursuites et les plaintes récentes
Les litiges liés aux PFAS se poursuivent, mais ils visent surtout la contamination de l'environnement. En Ontario, selon Radio-Canada, la Cour supérieure de justice a ouvert la porte en 2026 à des dommages-intérêts punitifs dans un recours collectif concernant la contamination de propriétés privées par des PFAS à Mississippi Mills, où l'eau souterraine aurait été contaminée.
En France, trois associations, dont France Nature Environnement, ont déposé en juillet 2025 une plainte pour pratique commerciale trompeuse contre le groupe SEB, propriétaire de Tefal, au sujet de sa communication sur la sécurité de ses poêles au PTFE. La même année, la loi française visant à restreindre les PFAS a exclu les ustensiles de cuisine de ses interdictions. Ces procédures ne présument pas d'une décision, mais elles montrent que le débat juridique est loin d'être clos.
Et le PTFE des poêles d'aujourd'hui?
Le PTFE lui-même est une molécule très stable, beaucoup plus grosse que le PFOA. En mars 2025, le gouvernement du Canada a conclu que la catégorie des PFAS est toxique au sens de la Loi canadienne sur la protection de l'environnement, mais il en a exclu les fluoropolymères, dont fait partie le PTFE. Selon Environnement et Changement climatique Canada, ces substances ont été exclues parce que les données actuelles suggèrent qu'elles pourraient avoir des profils d'exposition et de danger différents; elles doivent faire l'objet d'une évaluation distincte. Selon Protégez-Vous, le gouvernement fédéral a indiqué vouloir approfondir les recherches avant de légiférer.
Du côté des mesures, un chercheur québécois cité par Protégez-Vous n'a pas mesuré davantage de PFAS après la cuisson, même dans des poêles égratignées à la laine d'acier. La fabrication et la fin de vie des fluoropolymères restent toutefois au cœur des préoccupations environnementales, puisqu'elles peuvent faire intervenir d'autres PFAS. Le débat scientifique n'est donc pas clos, et il est raisonnable de bien utiliser ses poêles et d'envisager des solutions de rechange.
La surchauffe : le vrai risque au quotidien
Le risque le plus concret, à la maison, est la surchauffe. Chauffée à vide à très haute température, une poêle antiadhésive peut voir son revêtement se dégrader et dégager des fumées. Ces fumées peuvent causer chez l'humain des symptômes passagers semblables à ceux de la grippe, et elles sont particulièrement dangereuses pour les oiseaux de compagnie, très sensibles aux vapeurs.
Pour l'éviter, ne fais jamais préchauffer une poêle antiadhésive vide à feu vif, cuisine à feu moyen ou doux, utilise la hotte, et garde les oiseaux de compagnie loin de la cuisine. Pour saisir à très haute température, une poêle en fonte ou en acier est plus adaptée.
Bien utiliser et entretenir sa poêle
- Cuisine à feu moyen ou doux, et ne laisse jamais une poêle vide chauffer.
- Utilise des ustensiles en bois ou en silicone plutôt qu'en métal pour ne pas abîmer le revêtement.
- Lave-la à la main avec une éponge douce, sans tampon abrasif.
- Range-la avec soin, en protégeant la surface si tu empiles tes poêles.
- Remplace-la lorsque le revêtement s'écaille ou ne fonctionne plus.
Les solutions de rechange
Plusieurs matériaux permettent de cuisiner sans revêtement fluoré. La fonte, une fois bien culottée, devient naturellement antiadhésive, dure toute une vie et convient à la cuisson à haute température. L'acier au carbone offre des avantages semblables, en plus léger. L'acier inoxydable est très durable, mais demande une technique de cuisson différente pour éviter que les aliments collent. Les poêles à revêtement céramique sont aussi populaires : selon le Scientifique en chef du Québec, elles n'ont jamais contenu de PFOA, mais leur revêtement a tendance à perdre son effet antiadhésif plus rapidement.
Du point de vue environnemental, la meilleure poêle reste celle que l'on garde longtemps. Remplacer une poêle antiadhésive en bon état par une nouvelle n'est pas nécessaire : il vaut mieux bien l'utiliser jusqu'à la fin de sa vie, puis choisir un matériau durable pour la remplacer.
Que faire d'une vieille poêle?
Une poêle usée ne va pas au bac de recyclage domestique. La plupart sont faites d'aluminium ou d'acier, des métaux récupérables : apporte-la à l'écocentre de ta municipalité, qui accepte généralement les métaux. Vérifie les consignes avec l'outil Ça va où? de RECYC-QUÉBEC. Une poêle en bon état dont tu ne veux plus peut aussi être donnée à une ressourcerie.
En résumé
Le PFOA, utilisé autrefois pour fabriquer le Téflon, est aujourd'hui interdit et classé cancérogène pour l'humain par le CIRC. Les poursuites gagnées contre DuPont portaient sur la contamination de l'eau autour d'une usine, alors que les recours de consommateurs visant les poêles ont échoué, au Québec comme aux États-Unis. Le PTFE des poêles actuelles fait encore l'objet d'une évaluation distincte au Canada. Au quotidien, le vrai risque est la surchauffe : cuisine à feu moyen, ne chauffe jamais une poêle vide, remplace une poêle qui s'écaille, et pense à la fonte ou à l'acier pour les cuissons à haute température.
Sources
Sources officielles et études consultées en octobre 2026.
- Rapport annuel 10-K 2017 de DuPont : litiges PFOA (Leach v. DuPont et règlement MDL), Securities and Exchange Commission des États-Unis, 2018.
- Rapport annuel 10-K 2009 de DuPont : recours collectifs de consommateurs (Teflon), dont la demande au Québec, Securities and Exchange Commission des États-Unis, 2010.
- In re Teflon Products Liability Litigation (refus de certification des recours de consommateurs), Cour de district des États-Unis pour le district sud de l'Iowa (CourtListener), 2008.
- DuPont PFOA settlement (règlement TSCA/RCRA de 2005), Environmental Protection Agency des États-Unis, 2005.
- Questions et réponses : Monographies du CIRC, volume 135 (PFOA et PFOS), Centre international de recherche sur le cancer (OMS), 2023.
- Poêles antiadhésives : faut-il se méfier de l'APFO? (Détecteur de rumeurs), Scientifique en chef du Québec et Agence Science-Presse, 2019.
- Les poêles antiadhésives sont-elles nocives pour la santé?, Protégez-Vous, 2025.
- Consultation sur la phase 1 de la gestion des risques pour la catégorie des SPFA, à l'exception des fluoropolymères, Environnement et Changement climatique Canada, 2025.
- PFAS : l'Ontario ouvre la voie aux dommages punitifs, Radio-Canada, 2026.
- Poêles en Téflon : des associations portent plainte contre Tefal, Pourquoi Docteur, 2025.
Questions fréquentes
Les poêles antiadhésives vendues au Canada contiennent-elles du PFOA?
Elles ne devraient plus. Le PFOA, utilisé autrefois pour fabriquer le Téflon, est interdit au Canada, et depuis le 31 décembre 2015, la vente d'ustensiles de cuisine contenant du PFOA est interdite en Amérique du Nord. Une poêle achetée avant cette date peut toutefois en contenir des traces.
Est-ce que des consommateurs ont gagné des poursuites contre les poêles en Téflon?
Non. Aux États-Unis, les tribunaux ont refusé en 2008 de certifier les recours collectifs de consommateurs qui accusaient DuPont d'avoir caché les risques de ses revêtements, et ces recours ont été abandonnés en 2009. Au Québec, une demande d'autorisation de recours collectif déposée en 2005 a été rejetée en 2009. Les poursuites gagnées concernaient plutôt la contamination de l'eau autour d'une usine de fabrication.
Faut-il jeter une poêle antiadhésive égratignée?
Une poêle dont le revêtement s'écaille ou est très abîmé devrait être remplacée, ne serait-ce que parce qu'elle n'est plus antiadhésive et que des particules peuvent se retrouver dans les aliments. Un chercheur québécois cité par Protégez-Vous n'a toutefois pas mesuré davantage de PFAS après la cuisson dans des poêles égratignées.


