Biberons et vaisselle d'enfant : le BPA est-il encore un risque au Canada?
Depuis 2010, les biberons en polycarbonate contenant du BPA sont interdits au Canada, et l'exposition estimée des bébés a fondu. Mais la vieille vaisselle, les substituts « sans BPA » et un avis européen beaucoup plus sévère entretiennent le doute. Voici ce qui est établi, ce qui reste à l'étude et quelques gestes simples, sans panique.

Le bisphénol A, ou BPA, a fait les manchettes à la fin des années 2000, quand on a appris qu'il pouvait passer du biberon au lait. Beaucoup de parents en ont gardé un réflexe : chercher la mention « sans BPA » sur tout ce qui touche la bouche de leur enfant. Quinze ans plus tard, la question mérite une mise à jour. Les biberons au BPA ont disparu des tablettes canadiennes, l'exposition des bébés a beaucoup baissé, mais les substituts posent leurs propres questions et l'Europe a durci le ton.
Voici, sans alarmisme, ce qu'on sait vraiment, ce qui reste en évaluation et les quelques gestes qui valent la peine. Pour le portrait plus large du plastique dans la cuisine, consulte notre dossier principal : Plastique au micro-ondes : ce que dit vraiment Santé Canada sur les bisphénols.
Le BPA, c'est quoi et pourquoi les biberons?
Le BPA est un produit chimique industriel qui sert à fabriquer le polycarbonate, un plastique dur et transparent. Il entre aussi dans certaines résines qui tapissent l'intérieur des boîtes de conserve. Santé Canada en signale la présence possible dans des contenants alimentaires, des pichets, de la vaisselle, des gourdes réutilisables, le papier thermique des reçus, certains emballages et les anciens biberons en polycarbonate.
Le biberon était au cœur du débat pour une raison simple : le polycarbonate libère du BPA au contact d'un liquide chaud ou bouillant, et un nourrisson boit beaucoup par rapport à son poids. Selon l'évaluation fédérale de 2018, l'exposition estimée des nourrissons atteignait 4,3 µg par kilo de poids corporel par jour au moment de l'évaluation de 2008. Pour la population générale, Santé Canada concluait déjà que l'exposition était faible ou très faible, sans risque pour la santé. C'est la possible sensibilité des tout-petits qui a justifié des mesures de précaution.
L'interdiction de 2010 : ce qu'elle couvre, et ce qu'elle ne couvre pas
Depuis mars 2010, il est interdit de fabriquer et de vendre au Canada des biberons en polycarbonate contenant du BPA, selon le rapport fédéral de biosurveillance. Aujourd'hui, c'est la Loi canadienne sur la sécurité des produits de consommation qui encadre cette interdiction : elle vise la fabrication, l'importation, la publicité et la vente de ces biberons.
La mesure a été efficace. Lors des inspections, un seul échantillon de biberon non conforme a été trouvé en 2011, et aucun en 2013. Santé Canada a aussi travaillé avec l'industrie pour retirer le BPA des emballages de préparations liquides pour nourrissons : en décembre 2014, les principaux fabricants l'avaient fait, et un échantillonnage de 10 produits n'a détecté aucun BPA. Résultat, selon l'évaluation de 2018 : l'exposition estimée des nourrissons est passée de 4,3 à 0,18 µg/kg par jour, une baisse de 96 %, et ce qui reste vient surtout de la poussière domestique.
Ce que l'interdiction ne couvre pas : la vaisselle d'enfant en général. Les gobelets, assiettes, bols ou contenants en polycarbonate ne sont pas visés par cette règle propre aux biberons. Dans les faits, Santé Canada estime que l'exposition liée aux emballages alimentaires ne pose pas de risque pour la santé des Canadiens, y compris les nourrissons. L'enjeu se situe surtout du côté des vieux articles qui traînent dans les armoires ou qui circulent de famille en famille.
Si la vaisselle colorée de ton enfant est vendue comme « en bambou », c'est une tout autre question, sans lien avec le BPA : nous l'expliquons dans notre article sur la vaisselle en fibre de bambou retirée en Europe.
Et chez nous, l'exposition a-t-elle vraiment baissé?
Les mesures dans l'urine des Canadiens vont dans le même sens. L'Enquête canadienne sur les mesures de la santé détecte du BPA chez la grande majorité des gens de 3 à 79 ans, mais la concentration baisse d'un cycle à l'autre. La moyenne géométrique est passée de 1,2 µg/L en 2009-2011 à 0,81 µg/L en 2016-2017, et la proportion de personnes chez qui on en détecte est passée de 93,8 % à 81,5 %. Chez les 3 à 5 ans, la moyenne a baissé de 1,4 à 0,94 µg/L entre ces deux périodes.
Deux nuances s'imposent. D'abord, trouver du BPA dans l'urine indique une exposition récente, pas un effet nocif : c'est Santé Canada qui le précise. Ensuite, ces données ne couvrent pas les bébés de 0 à 2 ans, faute d'enquête répétée pour ce groupe, comme le reconnaît l'évaluation de 2018. L'alimentation demeure la principale source pour la population, notamment par la migration du BPA depuis les emballages et les contenants en polycarbonate. Santé Canada recommande d'ailleurs de garder l'exposition aussi basse qu'il est raisonnablement possible.
Les substituts « sans BPA » : BPS, BPF et compagnie
La mention « sans BPA » dit ce qu'un produit ne contient pas. Elle ne dit pas ce qui a remplacé le BPA. Santé Canada le reconnaît : la réglementation du BPA et la popularité des produits sans BPA ont fait augmenter l'utilisation de substituts, et il devient important de comprendre leurs risques. Le gouvernement fédéral a donc lancé un examen de 343 analogues structuraux et substituts fonctionnels du BPA, avec une consultation technique en 2020 et un avis de collecte de données en novembre 2021 qui visait 188 substances. À ce jour, la page fédérale ne présente aucune conclusion de risque pour ces substances.
Du côté de la recherche, une revue systématique publiée en 2015 dans Environmental Health Perspectives a analysé 32 études sur le bisphénol S (BPS) et le bisphénol F (BPF). Les auteures concluent que ces deux substituts ont une activité hormonale du même ordre de grandeur que le BPA. Il faut toutefois savoir que 25 de ces études ont été faites uniquement sur des cellules en laboratoire, et sept chez l'animal. Ce n'est pas une démonstration d'effets chez l'enfant, mais c'est une bonne raison de ne pas voir le « sans BPA » comme une garantie absolue.
Pourquoi l'Europe est plus sévère
En avril 2023, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a fixé une nouvelle dose journalière tolérable de BPA de 0,2 nanogramme par kilo de poids corporel, environ 20 000 fois plus basse que la valeur temporaire de 4 microgrammes fixée en 2015. Elle s'appuie sur des effets possibles sur le système immunitaire observés chez l'animal, et conclut que les consommateurs européens qui ont une exposition moyenne ou élevée dépassent ce seuil, dans tous les groupes d'âge. L'EFSA qualifie elle-même ce scénario de prudent, puisqu'il repose sur des estimations d'exposition de 2015.
Santé Canada, de son côté, n'a pas changé sa conclusion : l'exposition alimentaire liée aux emballages ne devrait pas poser de risque, y compris pour les nourrissons. Les deux agences ne lisent donc pas les mêmes données de la même façon. Pour un parent, la conclusion pratique reste la même des deux côtés de l'Atlantique : réduire l'exposition des tout-petits quand c'est facile, sans jeter toute la cuisine.
Les gestes simples qui valent la peine
Pas besoin de tout remplacer. Quelques réflexes couvrent l'essentiel :
- Achète des biberons neufs. C'est ce que recommande le guide Mieux vivre avec notre enfant de la naissance à 6 ans de l'INSPQ, qui rappelle que les biberons vendus au Canada ne contiennent pas de polycarbonate. Verre, plastique ou sacs jetables : chaque type a ses avantages et ses inconvénients.
- Vérifie les vieux articles. Pour un biberon, un gobelet ou un contenant ancien, Santé Canada conseille de chercher le triangle de flèches avec le chiffre 7, puis la mention « PC » ou « polycarbonate ». Les deux ensemble signalent un article qui peut contenir du BPA. Dans le doute, contacte le fabricant. Pour décoder les autres chiffres, lis notre article sur ce que veulent dire les chiffres dans le triangle.
- Tiédis le lait sans micro-ondes. Un bain d'eau chaude de quelques minutes suffit. Le micro-ondes chauffe de façon inégale et peut brûler le bébé, le verre et les sacs peuvent éclater, et le lait maternel y perd une partie de ses vitamines et de ses anticorps. Vérifie la température sur l'intérieur du poignet, et sache que le lait n'a pas besoin d'être tiède pour être nutritif.
- Au micro-ondes, pour le reste de la famille, utilise du verre ou un plastique alimentaire marqué « allant au micro-ondes », et mets de côté les contenants visiblement abîmés, tachés ou qui sentent mauvais, comme le recommande Santé Canada.
- Pour ranger les aliments, Santé Canada suggère l'acier inoxydable, le verre ou un plastique de qualité alimentaire.
- Les reçus de caisse sur papier thermique figurent aussi dans la liste des sources de BPA de Santé Canada. Rien de dramatique, mais inutile d'en faire un jouet pour les tout-petits.
Si tu veux remplacer peu à peu tes contenants, fais-le dans le bon ordre plutôt que de tout jeter d'un coup : notre guide pour remplacer les contenants de plastique sans tout jeter t'aide à prioriser. Et pour aller plus loin, notre plan pour réduire sa consommation de plastique et nos conseils pour limiter les microplastiques au quotidien touchent d'autres enjeux que le BPA. Pour toute inquiétude au sujet de ton enfant, Info-Santé 811 reste la bonne porte d'entrée.
Sources
- Bisphenol A (BPA) (en anglais), Santé Canada, 2020.
- Approche de gestion des risques relatifs au bisphénol A : évaluation du rendement pour le volet santé humaine, Environnement et Changement climatique Canada et Santé Canada, 2018.
- Cinquième rapport sur la biosurveillance humaine des substances chimiques de l'environnement au Canada, section bisphénol A, Santé Canada.
- Analogues structuraux et substituts fonctionnels du bisphénol A, Santé Canada, 2023.
- Bisphenol S and F: A Systematic Review and Comparison of the Hormonal Activity of Bisphenol A Substitutes (en anglais), J. R. Rochester et A. L. Bolden, Environmental Health Perspectives, 2015.
- Le bisphénol A dans les aliments présente des risques pour la santé, Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), 2023.
- Choisir les biberons et les tétines, Mieux vivre avec notre enfant de la naissance à 6 ans, INSPQ.
- Tiédir le lait, Mieux vivre avec notre enfant de la naissance à 6 ans, INSPQ.
Questions fréquentes
Les biberons vendus au Canada contiennent-ils encore du BPA?
Les biberons en polycarbonate contenant du BPA sont interdits depuis 2010. Lors des inspections fédérales, un seul échantillon non conforme a été trouvé en 2011 et aucun en 2013. Les biberons neufs vendus ici ne sont donc plus considérés comme une source d'exposition.
Je peux utiliser le vieux biberon de mon aîné ou un biberon usagé?
Mieux vaut l'éviter. Le site Mieux vivre avec notre enfant de la naissance à 6 ans recommande d'acheter des biberons neufs. Un biberon ancien peut dater d'avant l'interdiction : s'il porte le chiffre 7 dans le triangle et la mention PC ou polycarbonate, il peut contenir du BPA.
Un biberon « sans BPA » est-il sans bisphénol?
Pas forcément. La mention dit seulement qu'il n'y a pas de BPA, pas ce qui a été utilisé à la place. Santé Canada étudie plus de 300 analogues et substituts du BPA, et une revue de 32 études a trouvé que le BPS et le BPF avaient une activité hormonale du même ordre que le BPA, surtout en laboratoire.
Peut-on réchauffer le lait de bébé au micro-ondes?
C'est déconseillé, mais pas d'abord à cause du plastique : le micro-ondes chauffe inégalement et peut brûler le bébé, les biberons en verre et les sacs peuvent éclater, et le lait maternel perd une partie de ses vitamines et anticorps. Un bain d'eau chaude de quelques minutes suffit.
Pourquoi l'Europe est-elle plus sévère que le Canada?
En 2023, l'EFSA a abaissé sa dose journalière tolérable de BPA d'environ 20 000 fois, en s'appuyant sur des effets possibles sur le système immunitaire observés chez l'animal. Santé Canada maintient que l'exposition par l'alimentation ne devrait pas poser de risque, tout en recommandant de la réduire au minimum. Les deux agences n'interprètent pas les mêmes données de la même façon.


